Fricourt après la bataille

A la une du quotidien « La Presse » en date du 9 juillet 1918, un article consacré à Fricourt.

Fricourt après la bataille

Promenade dans les ruines - Interrogatoire d’un prisonnier – L’élan de nos alliés

Encore de glorieuses ruines conquises après les assauts sanglants et répétés. Les Allemands avaient laborieusement organisé ce village. La position était d’autant plus avantageuses pour eux que les maisons s’échelonnaient en pente douce jusqu’à une éminence que couronne un bois. Ils avaient fortifié la ceinture extérieure des maisons qui suivait la ligne du chemin de fer et ils avaient à l’intérieur même de Fricourt aménagé des fortins puissamment armés de mitrailleuses. Ainsi les rues principales étaient toutes prises en enfilade en cas de rupture de la première ligne. Enfin le bois avait été également l’objet de tous les soins du génie allemand. il offrait de terribles défenses.

La prise du village

Pour éviter les effets du bombardement, les Allemands avaient, comme toujours, creusé de multiples abris de première ligne dont certains s’enfonçaient à 40 pieds sous terre. Au cours des longs mois de répit qu’ils avaient eu à cet endroit, ils ne s’étaient pas endormis dans une fausse sécurité ; ils avaient sans cesse perfectionné leur système de résistance.

Avant l’attaque, l’artillerie anglaise avait exercé ses ravages dans Fricourt et martelé les premières lignes, sans écraser cependant tous les abris. Lorsque le 1er juillet (1), après un redoublement de préparation, l’assaut fut tenté, les mitrailleurs allemands eurent le temps de mettre en batterie et de tenir en échec une partie des assaillants anglais. Malgré la bravoure que déployèrent nos alliés, ils ne purent, ce jour-là, enlever le village. Mais la prise de Mametz et de Montauban, les progrès réalisés sur la gauche et dans La Boisselle placèrent les Allemands dans une position de plus en plus difficile.

Le 3, vers midi, l’artillerie ayant encore parachevé l’oeuvre nécessaire de destruction, les bataillons anglais encerclèrent le village après une brillante poussée, en devinrent les maîtres, non sans avoir ramassé environ 1.500 prisonniers.

Fricourt, comme Montauban, n’offre plus que le spectacle de ruines amoncelées dans un désordre formidable qui atteste la puissance des gros obus anglais. Maintenant les Allemands s’acharnent à leur tour à pulvériser ces ruines et à détruire les restes du village. Partout des cadavres. Derrière un parapet éventré, un grenadier allemand tient encore une grenade dans sa mains crispées. Plus loin, c’est un groupe de trois fantassins, foudroyés pêle-mêle par un obus et à demi-ensevelis sous un pan de mur. Dans tous les coins, dans les trous d’obus ou les cagnas défoncées, des morts, encore des morts. Il fait un temps très lourd et l’air est empesté par leur odeur.

Nous parcourons ainsi les ruines de Fricourt en sautant par-dessus les obstacles qu’on accumulés les explosions de la mélinite. Non loin, la bataille continue. Les Anglais progressent et améliorent leurs positions. Les combats à la grenade sont engagés ; on entend les éclatements répétés des projectiles. Les Allemands bombardent sans cesse la partie Ouest du village. Nous regagnons le cantonnement en arrière de la ligne de feu. Dans une localité que nous traversons, il y a un groupe de prisonniers du 186e régiment d’infanterie prussienne, dont un bataillon entier s’est rendu à Fricourt. Nous nous arrêtons pour les interroger. Je pose les questions suivantes à un des prisonniers :

- Où étiez-vous avant de venir dans le secteur de la Somme ?

- En Champagne, en face de Tahure.

- Comment êtes-vous montés dans le Nord ?

- On nous a amenés par le train avant-hier seulement.

- Pourquoi vous êtes-vous rendus si vite ?

- Nous ne nous étions pas abrités, l’artillerie anglaise nous décimait. Nous nous sentions dans un tel état d’infériorité qu’il n’y avait rien autre chose à faire…Alors nous avons décidé d’agité un drapeau blanc.

- Est-ce que vous vous attendiez à cette offensive ? Vos chefs vous en avaient-ils parlé ?

- Quant on nous a embarqués, nous croyions partir pour Verdun. C’est en route seulemnt qu’on nous a appris que nous allions nous battre contre les Anglais.

- Êtes-vous content de vous être tiré d’affaire ?

Le prisonnier sourit ; il est enchanté, son sourire le dit.

Nous rendons ensuite visite à des troupes qui ont combattu entre La Boisselle et Fricourt et qu’on vient de mettre au repos. Elles comprennent beaucoup de recrues du York Shire et du Durham, presque tous des ouvriers mineurs ; ces gens se sont admirablement conduits au feu et ils ont beaucoup aidé à l’encerclement de Fricourt en avançant hardiment jusqu’au petit bois qui domine le plateau un peu en avant de la cote 100.

Le Général qui les commande me donne quelques précisions sur l’état d’esprit qui les anime : « Malgré le feu des mitrailleuses allemandes qui les gênait considérablement, nos hommes ont sauté le parapet et se sont portés en avant d’un coeur unanime. Ils se sont conduits en guerriers accomplis. Trois sur quatre de mes bataillons sont des bataillons de formation récente. Ils appartiennent à la nouvelle armée.

L’enthousiasme anglais

Un seul de mes bataillons est de l’ancienne armée, déjà éprouvée, en maints combats. Eh bien ! le jour de la bataille, les nouveaux bataillons ne pouvaient se distinguer des anciens. Ils manoeuvraient avec la même sûreté. Ils étaient aussi experts que les vétérans. Ce qui me fait plaisir, c’est précisément l’homogénéité que j’ai constatée dans ma brigade. Les Allemands ont pris pour des amateurs les soldats de cette nouvelle armée. Ils se sont trompés. Ils doivent méditer sur leur erreur à l’heure présente. Ils auront d’ailleurs l’occasion de voir à leurs dépens de quels hommes elle est composée.

Nous inspectons les cantonnements : il y a à peine 24 heures que ces hommes du Yorkshire et du Durham ont été retirés des tranchées et déjà leurs visages épanouis et reposés prouvent combien grande est leur résistance physique. Leurs propos sont aussi pleins d’optimisme ; ils ont vu les Prussiens de près ; ils ont vu de nombreux prisonniers. Ils sont sûrs de faire mieux encore à la prochaine rencontre, et, dans leurs langue ils répètent : « On les aura » (We shall have Them !)


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(1) 1er juillet 1916

(source : gallica.bnf.fr)